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Boekhout van Solinge, Tim (1996), L'offre d'héroïne. In: Boekhout van Solinge, Tim (1996), L'héroïne, la cocaïne et le crack en France. Trafic, usage et politique. Amsterdam, CEDRO Centrum voor Drugsonderzoek, Universiteit van Amsterdam. pp. 161-178.
© Copyright 1996 Tim Boekhout van Solinge. All rights reserved.

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L'héroïne, la cocaïne et le crack en France

1  L'offre d'héroïne

Tim Boekhout van Solinge

1.1  Introduction

L'ampleur de la demande et de l'offre en matière de drogue reste toujours en partie une inconnue. C'est là que réside d'emblée le handicap de ce genre de rapport, dont l'objectif est de dresser un tableau du marché. La principale raison de cette incertitude tient sans aucun doute au caractère illicite des drogues, de sorte que leur usage et leur trafic se déroulent dans la clandestinité. Les aspects demande et offre de la drogue restent donc dans une certaine mesure un mystère.

On ne sait pas beaucoup de l'offre d'héroïne, c'est-à-dire du trafic, puisqu'il existe peu d'informations fiables à ce sujet. Il y a bien les saisies de drogues, mais la question cruciale est de savoir quelle part du marché total elles représentent. Même les saisies considérables ne semblent pas, ou peu, affecter le prix de vente de la drogue. Interpol part du principe qu'environ 10% des drogues en circulation sont interceptées.[4]

Différentes organisations sont chargées d'évaluer l'ampleur du trafic des stupéfiants : Interpol, la Drug Enforcement Administration (DEA), agence américaine de lutte contre les stupéfiants et l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD), une organisation d'étude indépendante établie à Paris. Une partie du présent chapitre repose notamment sur les publications de cette organisation.[5]

Ce chapitre est tout d'abord consacré au contexte du trafic d'héroïne. D'où provient l'opium, matière première de l'héroïne, et quels sont les axes de pénétration de l'héroïne en Europe de l'Ouest ? Vient ensuite la question des saisies d'héroïne en France. Les chiffres correspondants seront replacés dans le contexte des quantités interceptées dans les différents pays de l'Union européenne. Comme on le verra, une partie importante de l'héroïne interceptée en France provient des Pays-Bas. Ces chiffres seront présentés puis soumis à un examen approfondi. La majorité des chiffres cités dans ce chapitre se rapporte à l'année 1994. Dans certains cas, nous avons utilisé des données plus récentes de 1995.[6] Le chapitre se termine par un bref aperçu du prix, de la qualité et de la disponibilité de l'héroïne en France.

1.2  Le contexte : le trafic d'héroïne en Europe

L'héroïne vendue en Europe est fabriquée à partir d'opium produit dans différents pays asiatiques. La majorité de l'héroïne, de couleur brune, est originaire de l'Inde, du Pakistan et surtout d'Afghanistan. On estime que l'opium afghan est à l'origine de 70 à 80% de l'héroïne qui circule sur le marché européen.[7]

A côté de l'héroïne brune, on trouve également de l'héroïne blanche originaire des pays du Triangle d'or composé par la Birmanie, le Cambodge, le Laos et la Thaïlande. L'héroïne blanche est relativement rare en Europe, contrairement àl'Amérique du Nord par exemple, où elle domine le marché.

L'héroïne européenne est donc en majorité brune et elle est dérivée de l'opium provenant surtout d'Afghanistan. Le Pakistan, l'Iran et la Turquie sont les principaux pays de transit en direction de l'Europe. La Turquie joue un rôle-clé dans la distribution de l'héroïne vers l'Europe occidentale. Cela s'explique facilement en raison de différents facteurs favorables.

La Turquie jouit tout d'abord d'une position géographique optimale. Située au carrefour de l'Europe, de l'Asie, du Moyen-Orient et de la Méditerranée, elle dispose de bonnes liaisons au niveau à la fois terrestre et maritime. Par voie terrestre, elle communique avec la Grèce, la Syrie, l'Irak, l'Iran et les républiques du Caucase; par la mer Noire et la Méditerranée, la Turquie dessert la Bulgarie, la Roumanie, l'Ukraine et la Russie, ainsi que l'ensemble du bassin méditerranéen. Le potentiel de la Turquie ne s'arrête pas là; en fait, elle possède de nombreuses relations sur le plan international. Par tradition depuis l'époque de l'Empire ottoman, les sphères d'influence turques s'étendent en direction de l'Est, favorisées par les affinités linguistiques avec les pays de la CEI, comme l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Turkménistan. En Europe de l'Ouest, la Turquie bénéficie d'un réseau de contacts par l'intermédiaire de la diaspora turque (et kurde).

En outre, la Turquie occupe du point de vue géopolitique une place extrêmement stratégique par rapport à la constellation politique internationale. Elle sert à l'Europe de tête de pont vers l'Asie et le Moyen-Orient, une des raisons pour lesquelles c'est un partenaire notable de l'OTAN depuis 1952. L'emplacement géopolitique favorable de la Turquie explique pourquoi les pays occidentaux ne se montrent pas trop exigeants à son égard, comme on l'a vu une fois de plus lors de l'entrée en vigueur de l'union douanière avec l'Union européenne. Les relations commerciales entre la Turquie et l'Union européenne ne sont pas soumises à des restrictions. Le commerce, y compris celui de la drogue, peut donc profiter de la situation.

Selon l'Observatoire géopolitique des drogues, une organisation d'étude internationale indépendante, le trafic de l'héroïne à destination de l'Europe est plus que jamais une spécialité turque, avec la collaboration des organisations criminelles italiennes. Aussi bien les Turcs que les Kurdes jouent un rôle prépondérant dans ce trafic.[8] Une grande partie de l'héroïne pénètre en Europe de l'Ouest par voie terrestre, dissimulée dans des voitures de tourisme et des camions. La Turquie n'est pas seulement un important pays de transit vis-à-vis de l'héroïne, de plus en plus de laboratoires turcs transforment la morphine-base en héroïne. On estime que 80% de l'héroïne du marché européen est traitée dans ces laboratoires.[9]

Traditionnellement, le commerce en provenance de la Turquie passait surtout par la route dite des Balkans. Depuis la guerre dans l'ex-Yougoslavie et l'éclatement de l'Union soviétique, les filières commerciales se sont diversifiées et elles continuent à transiter par l'Europe de l'Est et (une partie de) la Méditerranée.[10]

Un fait nouveau : d'autres groupes ethniques, originaires notamment d'Europe centrale et de l'Est, se sont lancés dans ce commerce lucratif.

Aujourd'hui encore, la majorité de l'héroïne pénètre en Europe de l'Ouest par voie terrestre, et non pas par bateau, comme on aurait tendance à le croire. Que Rotterdam soit devenue un lieu de vente de l'héroïne, notamment pour les héroïnomanes venus du Nord de la France, a donc peu à voir avec le fait que cette ville possède un immense port.[11]

Comme nous l'avons déjà souligné, c'est par voie terrestre que la majorité de l'héroïne est introduite en Europe de l'Ouest. Que l'héroïne emprunte la (traditionnelle) route des Balkans ou les axes est-européens en direction des pays occidentaux, l'Allemagne représente dans la majorité des cas la "porte d'entrée" de l'Union européenne. Suivant les statistiques de l'Organisation mondiale des douanes (World Customs Organization), l'Allemagne a totalisé 30% des saisies d'héroïne de l'Union européenne en 1994.[12]

Les principaux destinataires de l'héroïne sont en premier lieu les pays qui comptent une vaste communauté turque ou kurde; l'Allemagne et les Pays-Bas étant bien sûr les plus importants, mais aussi la Belgique, la Grande-Bretagne et l'Espagne où réside un grand nombre de Turcs. Les autres destinataires sont bien sûr les pays qui représentent un marché lucratif pour l'écoulement de la drogue.

Les quantités d'héroïne interceptées dans un endroit permettent souvent de se faire une idée sur le fonctionnement du trafic. Plus les saisies sont volumineuses et plus il est vraisemblable qu'on se trouve en "amont" de la filière commerciale. A cet égard, il existe une grande différence entre les quantités de cocaïne et d'héroïne interceptées en Europe. La cocaïne est originaire d'Amérique du Sud et arrive en Europe par bateau. Le trafic se concentre souvent sur des grosses quantités et il n'est pas rare -bien que l'événement ne se produise pas chaque semaine- de saisir une ou même plusieurs tonnes de cocaïne à la fois.[13]

Au contraire, les quantités d'héroïne saisies en Europe de l'Ouest n'atteignent jamais des tonnes. Une saisie de quelques centaines de kilos est déjà considérée comme un coup exceptionnel et rare, et une saisie de quelques dizaines de kilos d'héroïne est généralement qualifiée de "grosse". En dehors de l'Europe de l'Ouest au contraire, par exemple dans l'Est et le Sud-Est européens et surtout dans des pays comme l'Iran, le Pakistan ou la Turquie, il arrive qu'on intercepte plusieurs centaines de kilos ou même une tonne d'héroïne à la fois. Ce volume montre bien qu'on se trouve en présence de ("véritables") grossistes et en amont de la filière.

Ces données indiquent que le trafic d'héroïne en Europe se fait à une échelle bien plus réduite que celui de la cocaïne, ce qui le rend nettement plus difficile à sonder. Ainsi, les quantités d'héroïne relativement limitées, par rapport à la cocaïne, qui sont interceptées en Europe de l'Ouest laissent présumer qu'on a réellement moins d'emprise sur le trafic d'héroïne, et donc que seule une part plutôt réduite du trafic est interceptée.

A côté des réseaux en place depuis longtemps en Europe, un volume croissant de drogues pénètre depuis quelques années en Europe via l'Afrique (occidentale). Les publications de l'Observatoire géopolitique des drogues soulignent le rôle prépondérant que les pays africains vont jouer dans le trafic international de drogue. L'agence américaine de lutte antidrogues, la DEA, attire elle aussi l'attention sur ce développement. Le Nigéria joue un rôle clé dans le trafic. A la prépondérance des pays d'Afrique occidentale dans le trafic, il convient d'ajouter le commerce de transit auquel se livrent certains pays d'Afrique de l'Est. Un exemple significatif : la saisie en Tanzanie début 1996, d'une quantité exceptionnelle de deux tonnes d'héroïne destinées à l'Ukraine. Il s'agit d'une des plus grosses saisies jamais réalisées et la plus importante en dehors d'une région de production.[14] Cet exemple montre qu'une drogue telle que l'héroïne emprunte des filières très diverses.

Parallèlement au trafic organisé, il existe naturellement des "réseaux courts" et un commerce non-organisé composé de gens qui vont chercher l'héroïne en quantité variable, de quelques centaines de grammes à plusieurs kilos, directement (en général) dans les pays de production, combinant parfois ce commerce avec des vacances.

1.3  L'héroïne saisie en France[15]

Une grande majorité de l'héroïne vendue en France est de couleur brune. La situation est différente dans le Sud du pays où circule de l'héroïne blanche en provenance du Triangle d'Or. A Marseille, Nice et Lyon, on trouve plus souvent de l'héroïne blanche que de la brune.

Au cours des cinq dernières années, entre 300 et plus de 600 kilos d'héroïne ont été saisis chaque année en France par la douane, la gendarmerie et la police.[16] En 1994, le record a été battu avec 661 kilos, soit une hausse de 71% par rapport à1993, année pendant laquelle on avait intercepté 385,9 kilos d'héroïne. Le volume des saisies est descendu à 498,6 kilos en 1995, accusant une baisse de 25% par rapport à 1994. Les quantités d'héroïne saisies en France semblent élevées, mais ce score est relatif si on compare les 661 kilos de 1994 aux quantités interceptées la même année, par exemple, en Allemagne (1.590 kilos) et en Espagne (824 kilos).

Comme partout, on ignore quel pourcentage les saisies peuvent représenter par rapport au volume total d'héroïne qui pénètre dans le pays. Au niveau international, on présume généralement que les quantités d'héroïne interceptées équivalent à 10% en moyenne de la drogue en circulation. La police avance parfois des pourcentages supérieurs tels que 25%, mais on ne dispose d'aucune preuve solide à cet égard.[17]

Comme nous l'avons indiqué précédemment, la France a intercepté 661 kilos d'héroïne sur son territoire en 1994. Au total, 20.711 interpellations ont eu lieu dans ce domaine, ce qui fait donc une moyenne de 32 grammes d'héroïne par interpellation. En 1995, les saisies d'héroïne ont atteint 498,6 kilos, avec 20.685 interpellations, soit une moyenne de 24 g par interpellation. Ces moyennes ne sont pas toujours significatives; il suffit en effet de quelques gros coups de filet pour faire remonter une moyenne, de même que des petites saisies peuvent la faire chuter.

Sur les 661 kilos d'héroïne saisis en 1994, 325 ont été interceptés par la douane.[18] Si 80% du total des saisies de drogue est réalisé par la douane, ce pourcentage est d'environ la moitié pour l'héroïne, soit 49% (325 sur 661 kilos). La majorité de l'héroïne (80%) interceptée par les agents des douanes en 1994 est arrivée en France par la route; le moyen de transport le plus souvent utilisé étant la voiture de tourisme. C'est d'ailleurs au cours de contrôles (des voitures de tourisme), que les plus grosses saisies d'héroïne ont pu être réalisées, comme le montre un aperçu des activités douanières. La plus importante, faite dans le département de l'Aube, s'élevait à 43,5 kilos. S'y ajoutent plusieurs saisies notables dans le département du Nord, avec 26,8 kilos dans la région de Lille, 11,2 kilos à Halluin et 9,2 kilos à Valenciennes. A la frontière espagnole, des quantités importantes ont également été interceptées : 20 kilos à Bayonne et 12,9 kilos à Hendaye.[19] Ces cinq saisies ont donné un total de 103,6 kilos et représentent donc presque le tiers (32% des 325 kilos) de l'héroïne découverte par la douane.

En plus des passages via la route, les douanes ont également intercepté de l'héroïne que des passeurs tentaient d'introduire sur le territoire français par le train ou l'avion, dont 9% dans le train en 1994. A cet égard, la douane souligne qu'un intense "trafic de fourmis" a lieu dans les régions frontalières du Nord et de l'Est. On remarque trois saisies, toutes en provenance des Pays-Bas : deux à la Gare du Nord à Paris (2 et 4,7 kilos) et une de 2,9 kilos à Aulnoye.

L'héroïne a également été interceptée dans les aéroports. En 1994, cette quantité s'élevait à 34 kilos, soit 10,5% du total intercepté par la douane. La quantité d'héroïne saisie dans les aéroports est en hausse. Il s'agit selon les douanes d'une nouvelle tendance qui consiste à importer la drogue directement des régions de production : 9,3 kilos en provenance de Thaïlande et 15,3 du Pakistan. La douane a également noté une augmentation des quantités d'héroïne en provenance d'Afrique. Alors qu'un kilo "seulement" d'héroïne d'origine africaine avait été en saisi en 1993, cette quantité est passée à 9 kilos en 1994.[20]

Comme nous l'avons déjà indiqué au paragraphe précédent, les pays africains participent de plus en plus au transit de l'héroïne (et de la cocaïne) destinée àl'Europe (et à l'Amérique du Nord). Cela ne se limite pas seulement à l'Afrique occidentale, où le Nigéria joue un rôle-clé, mais concerne aussi l'Afrique australe et de l'Est.

Un phénomène identique apparaît en France, où réside une importante communauté africaine. Plusieurs héroïnomanes nous ont raconté qu'il y avait de plus en plus de dealers de rue d'origine africaine, mais aussi qu'ils importaient (directement) l'héroïne d'Afrique. Ce qui n'est pas clair, c'est s'il s'agit d'héroïne africaine -la Côte d'Ivoire, le Nigéria et le Tchad sont désormais des pays producteurs-[21] ou s'il s'agit d'héroïne asiatique qui transite par l'Afrique de l'Ouest et le Maghreb avant d'arriver en Europe.[22] En tout cas, d'après ce que les usagers savaient, il s'agissait de réseaux africains offrant une héroïne différente de la marchandise "turque courante". Cette différence n'est pas seulement visible à l'oeil nu ("l'africaine" est blanche), mais elle se remarque au toucher et au goût. L'héroïne blanche "d'Afrique de l'Ouest" est encore rare dans les statistiques des saisies d'héroïne, ce qui pourrait signifier qu'elle est encore assez rarement interceptée. Elle est généralement aux mains de petits réseaux sur lesquels la police a peu d'emprise et qui sont difficiles à pénétrer.

L'héroïne interceptée provient donc rarement des pays africains. Le cas est le même dans certains autres pays européens tels que l'Allemagne, l'Italie et la Suisse. Il est surprenant que la France intercepte aussi peu d'héroïne venant de ces pays, qui sont pourtant connus comme d'importants pays de transit.

Les chiffres de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), l'organe gouvernemental qui collecte les données de la douane, de la gendarmerie et de la police, font ressortir de quels pays provient l'héroïne saisie en France (voir Tableau 1.1).

Tabel 1.1. Provenance de l'héroïne saisie en France (en kilos)
1990 1991 1992 1993 1994 1995
n % n % n % n % n % n %
Belgique 12,3 3,0 6,2 1,1 16,9 5,2 39,7 10,3 9,8 1,5 44,4 8,9
Allemagne 0 0 0,1 0 0 0 0,1 0 1,3 0,2 0,9 0,2
Inde 37,2 9,2 20,5 3,7 5,2 1,6 0,5 0,1 0 0 14,4 2,9
Italie 0,1 0 2,9 0,5 0 0 0 0 18,0 2,7 0,0 0
Liban 41,7 10,3 21,4 3,8 15,3 4,7 5,3 1,4 4,8 0,7 0,3 0,1
Pays-Bas 77,5 19,1 185,4 33,0 86,2 26,3 164,9 42,7 318,9 48,2 289,8 58,1
Pakistan 12,7 3,1 30,4 5,4 42,9 13,1 16,2 4,2 103,6 15,7 0 0
Espagne 0 0 14,0 2,5 0,9 0,3 0 0 14,3 2,2 0,5 0,1
Thaïlande 27,0 6,7 41,4 7,4 6,1 1,9 5,0 1,3 10,0 1,5 4,1 0,8
Turquie 82,0 20,2 96.4 17,2 6,0 1,8 32,2 8,3 19,6 3,0 8,3 1,7
Suisse 4,3 1,1 0 0 15,9 4,9 0,4 0,1 0,4 0 1,2 0,2
Autres pays 33,2 8,2 30,8 5,5 14,1 4,3 9 2,3 16,9 2,6 9,3 1,9
Non précisé 77,2 19,1 111,7 19,9 118,2 36,1 112,6 29,2 143,4 21,7 125,4 25,2
Total 405,2 100 561,2 100 327,7 100 385,9 100 661,0 100 498,6 100
Source: Rapports statistiques annuels de l'OCRTIS, Ministère de l'Intérieur

Il est évident que les Pays-Bas l'emportent dans ce domaine. Alors qu'ils occupaient encore la seconde place derrière la Turquie en 1990 avec 19% des saisies, la part d'héroïne en provenance des Pays-Bas n'a pratiquement pas cessé d'augmenter après 1990 (sauf en 1992). En 1994, cette part atteignait presque la moitié (48%) du total de l'héroïne interceptée, avant de passer à 58% en 1995. Il convient toutefois de souligner que cette augmentation relative des pourcentages (de 48 à 57%) a représenté une baisse en valeur absolue. En effet, exprimée en kilos, la quantité d'héroïne de provenance néerlandaise saisie en France a diminué. Des 318,9 kilos saisis en 1994, on est passé à 289,8 kilos en 1995. Ces données de l'OCRTIS relatives aux saisies réalisées par la douane, la gendarmerie et la police vont donc àl'encontre des chiffres du sénateur Masson, selon lequel pas moins de 84% de l'héroïne saisie en France est originaire des Pays-Bas.[23]

Si on prend seulement la quantité d'héroïne interceptée par la douane en 1994, c'est-à-dire 325 kilos, seuls 68% provenaient des Pays-Bas. Un troisième pourcentage, à savoir 61%, est parfois cité également dans ce débat. Il s'agit dans ce cas de l'héroïne dont on a pu retracer la provenance. C'est-à-dire sans tenir compte des 143,4 kg (21,7%) dont l'origine est inconnue.

La douane française attribue l'augmentation du volume de l'héroïne originaire des Pays-Bas à la suppression des frontières intérieures (de l'Union européenne); il est ainsi plus facile d'aller acheter de la drogue aux Pays-Bas, principal centre de distribution de l'héroïne en Europe, selon la douane française.[24]

Etant donné que différents chiffres circulent sur ce sujet, sujet qui s'avère d'ailleurs extrêmement sensible du point de vue politique -et que ces chiffres, extraits de leur contexte, risquent d'être mal interprétés- il est bon d'ajouter quelques précisions. Si on veut savoir quelle part de l'héroïne saisie en France en 1994 était d'origine néerlandaise, la réponse est 48%. Pour l'année 1995, ce pourcentage était de 58%, en répétant toutefois que cette hausse en pourcentage ne signifie pas un nombre de kilos supérieur en provenance des Pays-Bas. En kilos, les quantités d'héroïne venant des Pays-Bas sont en effet passées de 318,9 kilos en 1994 à 289,8 kilos en 1995.

La France accuse souvent les Pays-Bas d'être impliqués dans le trafic international de stupéfiants. Cela n'est certes pas sans raison car les chiffres crèvent les yeux.

Malgré ces chiffres indéniables, et donc un trafic dont l'ampleur ne doit pas être minimisée, on peut se demander si la provenance néerlandaise de l'héroïne n'est pas surestimée en France, ou en d'autres mots, si les autres provenances ne sont pas sous-représentées dans les statistiques. Nous venons justement de remarquer qu'il était plutôt étrange que certains pays, qui sont des pays de transit notoires en Europe, apparaissent à peine dans les statistiques relatives aux saisies d'héroïne.

Ce qui frappe le plus, c'est que le pourcentage d'héroïne saisie en provenance de Turquie ait autant baissé ces dernières années, alors que la majorité de l'héroïne vendue sur le marché européen vient de ce pays. Alors qu'en 1990 et 1991, on avait respectivement saisi 82,0 et 96,4 kilos d'origine turque, au cours des trois années suivantes cette quantité accuse une baisse considérable : en 1992, 1993, 1994 et 1995, on a saisi une quantité respective de 6; 33,2; 19,6 et 8,3 kilos.

En outre, on est surpris de voir qu'aussi peu d'héroïne est saisie dans d'autres pays de transit que les Pays-Bas. Etant donné que plusieurs filières commerciales de l'héroïne venant de Turquie empruntent surtout la route, il est frappant qu'on intercepte aussi peu d'héroïne en provenance des autres pays de transit tels que l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la Suisse et certains autres pays d'Europe de l'Est et des Balkans. L'Italie est, par exemple, une importante plaque tournante de l'héroïne. Les quantités d'héroïne saisies dans ce pays sont d'ailleurs considérables. C'est pourquoi, il est étrange qu'on intercepte peu d'héroïne à la frontière franco-italienne. L'année 1994 a été une année exceptionnelle, puisque 18 kilos d'héroïne en provenance d'Italie ont alors été saisis en France, alors que les saisies des autres années étaient réduites. En 1995, seulement 2 grammes de l'héroïne interceptée en France était d'origine italienne.[25]

La sous-représentation -possible- des pays autres que les Pays-Bas dans les statistiques s'applique notamment à l'Allemagne, puisque l'héroïne qui circule aux Pays-Bas y est entrée en grande partie via l'Allemagne. En fait, l'Allemagne joue (bien plus) que les Pays-Bas un rôle-clé dans le trafic d'héroïne au sein de l'Union européenne.[26] Comme nous l'avons souligné au paragraphe précédent, que les filières de l'héroïne empruntent la traditionnelle route des Balkans ou les nouvelles routes est-européennes (la République tchèque par exemple), c'est en Allemagne que l'héroïne pénètre dans l'Union européenne. Pour cette raison, l'Allemagne est surnommée, dans le cas précis de l'héroïne, la "porte d'entrée" de l'Union européenne.

A cet égard, il ne faut pas oublier que l'Allemagne compte la plus importante communauté turque d'Europe, composée de 2 millions de Turcs et de Kurdes. Nous avons montré plus haut que le trafic d'héroïne en Europe était aux mains des Turcs, ou plus exactement de la diaspora turque. Il est donc inévitable que l'Allemagne participe pour le moins au trafic d'héroïne. On peut y ajouter, élément d'importance secondaire, qu'avec ses 100.000 à 120.000 héroïnomanes, l'Allemagne représente un marché lucratif pour l'écoulement de l'héroïne.[27]

Le rôle-clé de l'Allemagne dans le trafic d'héroïne en Europe ressort notamment des saisies dans ce domaine. Ainsi, en juin-juillet 1994, 560 kilos d'héroïne ont été saisis en Allemagne, soit presque le volume saisi en France pour toute l'année 1994.[28] Pour la totalité de l'année 1994, la douane allemande a réalisé 30% des saisies d'héroïne de l'Union européenne.

Ces données soulèvent une question légitime : si l'Allemagne joue un rôle aussi central dans ce domaine, et si l'héroïne vendue aux Pays-Bas pénètre dans ce pays via l'Allemagne, comment se fait-il que sur l'héroïne saisie en France autant provienne des Pays-Bas et presque rien d'Allemagne ?

Une réponse à cette question ne peut pas être donnée avec certitude. Les Français pourraient avancer que ce phénomène tient au rôle de plaque tournante que les Pays-Bas occupent dans le trafic international de drogue, dont celui de l'héroïne. Les Néerlandais, de leur côté, pourraient répondre qu'une part aussi importante de l'héroïne saisie en France est d'origine néerlandaise parce que le trafic routier en provenance des Pays-Bas fait l'objet de contrôles sévères. Chacune de ces allégations contient vraisemblablement une part de vérité.

Pourtant, il reste étrange qu'autant d'héroïne saisie en France provienne des Pays-Bas et aussi peu d'Allemagne. Une explication possible, et même vraisemblable, est que la frontière du Nord de la France (en direction de la Belgique et des Pays-Bas) est considérée en France comme relativement "peu sûre", alors que celle avec l'Allemagne est réputée "sûre", d'où le taux d'occupation des différents postes-frontières.

La frontière franco-allemande étant manifestement considérée comme "sûre", elle est moins surveillée. L'amitié franco-allemande joue également un rôle à cet égard et les deux pays ne désirent pas y mettre trop d'obstacles. Au contraire, la frontière "peu sûre" du Nord de la France est considérée dans le pays comme la mieux surveillée.[29] Cela implique donc que la frontière du Nord de la France est soumise à des contrôles relativement plus fréquents -phénomène qui n'a rien de nouveau pour les Néerlandais qui se rendent en France- ce qui accroît donc les risques d'être pris à cette frontière.

Si on raisonne du point de vue de la douane française, on comprend qu'elle surveille beaucoup la frontière Nord parce qu'une part importante, et en hausse permanente, de l'héroïne saisie en France provient des Pays-Bas. On comprend également que l'héroïnomane français et le petit dealer viennent s'approvisionner aux Pays-Bas : l'héroïne s'achète assez facilement dans ce pays, son prix est inférieur et sa qualité (pureté) supérieure.[30]

Du point de vue du gros trafiquant, il n'est cependant pas logique qu'une part si importante de l'héroïne interceptée provienne des Pays-Bas. En effet, l'héroïne pénètre en Europe de l'Ouest par la route des Balkans ou d'Europe de l'Est, avec l'Allemagne comme principale porte d'entrée de l'Union européenne. Pourquoi ne pas importer alors l'héroïne directement d'Allemagne, au lieu d'aller chercher aux Pays-Bas une marchandise d'origine allemande ? Autrement dit, pourquoi faire un détour (compliqué) alors qu'il existe une route plus courte et plus simple ? Etant donné que tout trafiquant de drogue professionnel, tout négociant "normal" d'ailleurs, procède àune analyse des risques pour chaque option disponible, et que ce même trafiquant sait que les risques de contrôle sont nettement plus élevés à la frontière du Nord de la France, qu'à celle de l'Est, il n'est absolument pas malin de sa part de choisir l'axe Pays-Bas-Belgique-France. En raisonnant logiquement, on peut donc s'attendre à ce qu'un trafiquant professionnel préfère suivre une autre filière commerciale.

Pourtant, comme nous l'avons vu, les chiffres se passent de commentaire. Pourquoi la quantité d'héroïne d'origine néerlandaise est-elle malgré tout aussi importante ?

Le trafic d'héroïne entre les Pays-Bas et la France peut s'expliquer en premier lieu par le mécanisme des prix. L'héroïne est moins chère aux Pays-Bas qu'en France; de plus, le taux de pureté de l'héroïne néerlandaise est supérieur. Autrement dit, une meilleure qualité pour un prix inférieur. On comprend donc aisément pourquoi les toxicomanes français viennent parfois chercher leur héroïne aux Pays-Bas. Un phénomène dont les Pays-Bas sont bien sûr conscients, il suffit pour cela de se rendre à Rotterdam. Un simple coup d'oeil à Rotterdam apprend d'ailleurs que la majorité des acheteurs de drogue sont des Français.[31]

Le trafic d'héroïne qui résulte de ce mécanisme des prix est indéniable : en 1994, presque la moitié de l'héroïne saisie provenait des Pays-Bas, à savoir 318,9 sur 661 kilos. En 1995, plus de la moitié (58%) des saisies avaient une provenance néerlandaise, soit 289,8 sur 498,6 kilos. L'ampleur de ce trafic ne doit pas être minimisée, mais d'un autre côté, on peut se demander si l'héroïne d'origine néerlandaise représente une part aussi importante des quantités saisies en France. Si on examine la répartition de l'héroïne interceptée, on remarque que les saisies semblent concerner en majorité des "petits dealers" et des coups de hasard. En d'autres mots, il y a relativement peu de grosses saisies.

De plus, on ignore ce que les saisies représentent par rapport à la drogue en circulation sur le marché. Nous avons indiqué plus haut que ce pourcentage était estimé à 10%, suivant un principe international. Si on prend le "marché" français, c'est-à-dire un nombre d'héroïnomanes qui, comme nous le verrons plus loin, s'élève au moins à 160.000, les quantités interceptées ne semblent pas aussi significatives que cela. En tout cas, il est évident que la majorité des importations échappe à la police et à la douane. Bien sûr, cela vaut non seulement pour la France, mais aussi pour la majorité des pays (européens).

Si on compare avec les autres pays les chiffres des saisies d'héroïne réalisées en France, on peut se demander si autant d'héroïne est vraiment interceptée en France. Les quantités d'héroïne saisies ces dernières années dans les autres grands pays d'Europe de l'Ouest, tels que l'Allemagne, l'Italie, la Grande-Bretagne et l'Espagne, sont généralement supérieures à celles de la France. Même les saisies d'héroïne réalisées aux Pays-Bas dépassent celles de la France dans la plupart des cas. Les saisies d'héroïne des pays sus-mentionnés sont présentées dans le graphique suivant.[32]

Figure 1.1. Quantité d'héroïne saisie dans plusieurs pays d'Europe.
Quantité d'héroïne saisie dans plusieurs pays d'Europe
Source: Europol / Europol Drugs Unit (1995).

Par rapport aux chiffres de population et aux marchés de l'héroïne dans les différents pays - pour autant que les statistiques soient fiables sur ce point- les résultats obtenus par la France ne sont pas très bons. On ne peut toutefois pas en conclure que les services antidrogues français fonctionnent moins bien que les autres, étant donné que la marge d'erreur concernant la quantité de drogue en circulation est élevée.

Bien qu'une part considérable des saisies d'héroïne provienne des Pays-Bas, une certaine nuance est toutefois requise. Sans vouloir minimiser l'ampleur du trafic d'origine néerlandaise, un examen critique des chiffres laisse à penser que les autres filières d'approvisionnement sont sous-représentées dans les statistiques. Gilles Leclair, chef de l'OCRTIS, a lui aussi déclaré que les Pays-Bas n'étaient pas le seul pays d'approvisionnement de l'héroïne en France, en ajoutant qu'il n'existait pas, à sa connaissance, de cultures de pavot aux Pays-Bas, et qu'on n'y avait pas non plus découvert de laboratoire d'héroïne.[33]

La remarque précédente relative au taux d'occupation des postes douaniers et le fait que des drogues arrivent malgré tout par le Nord (Pays-Bas et Belgique), impliquent que des contrôles relativement intensifs sont menés à la frontière du Nord de la France. Le trafic routier en provenance des Pays-Bas court plus de risques d'être contrôlé que celui qui vient d'Allemagne, de Suisse ou d'Italie. C'est pourquoi il est logique qu'on intercepte plus d'héroïne à cette frontière. Sans vouloir sous-estimer la gravité du trafic de stupéfiants des Pays-Bas vers la France, il semble que le proverbe "Cherche et tu trouveras" s'applique tant soit peu à la situation à la frontière du Nord de la France.

1.4  L'héroïne en provenance des Pays-Bas

Dans son rapport annuel de 1994, l'OCRTIS fait part de ses préoccupations en ce qui concerne la quantité croissante d'héroïne en provenance des Pays-Bas.[34] Ce rapport passe en revue les chiffres des années 1992, 1993 et 1994 en soulignant qu'ils ont presque doublé chaque année : la quantité d'héroïne d'origine néerlandaise saisie atteignait respectivement 86,2; 164,9 et 318,9 kilos. En 1995, ce volume est retombé à 289,8 kilos mais, comme nous l'avons montré plus haut, cette baisse en valeur absolue représentait aussi une augmentation du volume d'héroïne provenant des Pays-Bas. En 1995, 58% des saisies d'héroïne étaient en effet de provenance néerlandaise, ce qui a incité l'OCRTIS à consacrer une attention particulière aux saisies d'héroïne néerlandaise dans son rapport de 1995. Le présent paragraphe repose en grande partie sur l'aperçu en question.

Comme on le sait, l'OCRTIS n'est pas le seul à s'inquiéter de cette évolution, àsavoir qu'une part croissante de l'héroïne saisie en France provient des Pays-Bas; les hommes politiques français expriment régulièrement leur inquiétude à ce sujet. Un des exemples les plus récents en est le rapport publié par le sénateur Masson, dans lequel il attire l'attention sur le "rôle-clé" que les Pays-Bas occuperaient au sein du trafic international (européen) des stupéfiants. Les réactions que ce rapport a déclenchées à la Chambre des députés et au Sénat français illustrent encore mieux les graves préoccupations du public face aux drogues néerlandaises qui envahiraient le marché français. Sans parler du fait que les chiffres que Masson cite dans son rapport ne correspondent pas aux chiffres officiels,[35] il ne reste pas moins qu'une part considérable de l'héroïne interceptée en France est de provenance néerlandaise - que ces quantités soient élevées ou réduites en valeur absolue. Etant donné la gravité du sujet et les intérêts politiques en jeu, il est bon d'examiner de plus près cette "héroïne néerlandaise" : En quoi consiste ce trafic ? Est-il seulement question de commerce de détail ou peut-on tout de même parler de gros trafic ?

La remarque est sans doute inutile, mais il convient de répéter que les saisies de drogue ne reflètent pas par définition les véritables filières commerciales en place, puisque la majorité du trafic échappe à la douane et à la police. Les saisies d'héroïne montrent "en tout cas" ce qui a lieu dans la pratique.

Pour commencer, résumons certains faits. Comme nous l'avons souligné plusieurs fois, 498,6 kilos d'héroïne ont été interceptés en France en 1995. Sur ces 498,6 kilos, 289,8 kilos provenaient des Pays-Bas, ce qui équivaut à 58% du total. Un quart des 498,6 kilos était d'origine indéterminée. Si on examine les quantités dont l'origine est connue (soit 373 kilos), on voit que 77,6% proviennent des Pays-Bas.

Les 289,8 kilos d'héroïne néerlandaise n'étaient pas entièrement destinés au marché français. 183,9 kilos (63%) étaient réservés à la France, les 105,9 kilos restants (37%) étaient des marchandises en transit, avec comme principales destinations l'Italie, le Portugal et surtout l'Espagne, en 1995. Sur les 289,8 kilos d'héroïne en provenance des Pays-Bas, 93,0 kilos étaient destinés à l'Espagne (32%) et respectivement 10,2 kilos (3,5%) au Portugal et 1,6 kilo (0,6%) à l'Italie.

Si l'on compare le trafic destiné à la France d'une part et celui destiné àl'Espagne et au Portugal d'autre part, on remarque que le commerce de transit àdestination de la presqu'île ibérique concerne des quantités -nettement- plus importantes. Alors qu'en 1995 un transport moyen d'héroïne néerlandaise destinée àla France s'élevait à 294 grammes (183,9 kilos répartis sur 625 prises), pour le transit vers l'Espagne et le Portugal cette moyenne était plusieurs fois supérieure, à savoir 4,5 kilos. Si l'on ventile ces résultats par pays, il s'avère que les 93 kilos destinés àl'Espagne étaient répartis sur 14 transports, soit une moyenne de 6,6 kilos. Les 10,2 kilos destinés au Portugal ont été saisis en neuf opérations, ce qui revient à une moyenne de 1,2 kilos par transport.

Ces moyennes révèlent bien sûr certaines tendances, mais elles ne montrent pas tout. En effet, il suffit de quelques grosses prises pour faire nettement remonter la moyenne. De plus, une moyenne ne signifie pas grand chose en soi si elle n'est pas accompagnée d'une ventilation.

Dans son analyse des saisies d'héroïne, l'OCRTIS fait la distinction entre les quantités respectivement supérieures et inférieures à 50 g. Sur les quantités saisies au-dessous de 50 g, le total s'élevait à 25,9 kilos, dont 7,9 kg d'origine connue (elle était indéterminée pour le reste). Sur ces 7,9 kilos, 7,1 kilos provenaient des Pays-Bas. Ces 7,1 kilos d'héroïne néerlandaise ont été interceptés au cours de 431 prises différentes, ce qui équivaut à 16 g d'héroïne par prise. Ces saisies ne représentent pas beaucoup sur le plan quantitatif (2% de la quantité d'héroïne provenant des Pays-Bas), mais elles constituent néanmoins 69% du total des transports d'héroïne néerlandaise interceptés et destinés à la France, soit 431 sur 625.

Les plus importants centres néerlandais où ces petites quantités d'héroïne sont vendues sont Amsterdam, Breda, Maastricht, Rotterdam et Terneuzen. Comme on pouvait s'y attendre, Rotterdam est dans la majorité des cas à l'origine de ce "trafic de fourmis".

En ce qui concerne les saisies d'héroïne supérieures à 50 g, on arrive à un volume de 472,7 kilos, soit 95% de la quantité totale interceptée en France en 1995. Sur ces 472,7 kilos, 466,3 kilos sont d'origine connue, dont 282,7 kilos en provenance des Pays-Bas, l'équivalent de 61%. Sur ces 282,7 kilos, 177,0 kilos étaient destinés à la France. Ces quantités ont été interceptées au cours de 204 prises, soit une moyenne de 868 g d'héroïne par prise. Ces saisies représentent 96% de la quantité totale d'héroïne d'origine néerlandaise destinée à la France (notamment 177,0 sur 183,9 kilos), alors que le nombre de saisies représentait 33% des transports d'héroïne néerlandaise à destination de la France (204 sur 625).

Si l'on prend les saisies d'héroïne de provenance néerlandaise supérieures à50 g, on remarque que Rotterdam joue un rôle bien moins éminent dans ce domaine. Les chiffres de l'OCRTIS montrent que les plus grosses saisies d'héroïne néerlandaise proviennent en majorité d'Amsterdam. Les autres centres nommés à cet égard sont Breda, La Haye, Diemen, Roosendaal, Rotterdam et Utrecht.

En résumé, on peut dire que, sur les 183,9 kilos d'héroïne néerlandaise destinés à la France et saisis au cours de 625 prises, 96% de cette quantité (177 des 183,9 kilos) a été interceptée au cours de 33% du nombre de transports (204 des 625). A l'inverse, 4% de la quantité d'héroïne a été interceptée au cours de 69% du nombre de transports. En termes plus clairs, plus des deux tiers des interpellations pour possession d'héroïne d'origine néerlandaise en France concernent des quantités relativement réduites destinées aux usagers.

Même si une large proportion d'interpellations est liée à des quantités destinées aux usagers, cela n'empêche pas qu'une grande partie de l'héroïne interceptée en France provient des Pays-Bas. Si la plupart des transports d'héroïne néerlandaise en direction de la France concerne des quantités relativement réduites, cela implique qu'il existe également un nombre -réduit- de saisies relativement importantes.

Les chiffres des saisies d'héroïne laissent penser que pour les plus grosses quantités, il faut aller voir du côté d'Amsterdam. En ce qui concerne Rotterdam, on parle souvent de "trafic de fourmis" en direction de la France. Si cela est vrai dans la majorité des cas, on y assiste également à un trafic de "gros bonnets".

Il semble que l'ampleur du trafic d'héroïne soit sous-estimée aux Pays-Bas. On sait qu'il existe un commerce à échelle réduite (trafic de fourmis) entre Rotterdam et Lille, mais on entend rarement parler d'un trafic d'héroïne de plus grande envergure, ou de transports qui vont bien plus loin que le Nord de la France. On part peut-être trop vite du principe que ce trafic concerne des petites quantités destinées aux usagers et que la "portée" de cette héroïne ne dépasse pas le Nord de la France et Paris. Une étude plus approfondie des chiffres français montre que la situation n'est pas si simple. Le trafic de fourmis représente certes un large pourcentage du nombre de transports, mais ce pourcentage n'est pas si élevé par rapport à la quantité totale d'héroïne interceptée. Les chiffres révèlent que la France intercepte aussi de l'héroïne néerlandaise en transit vers des destinations bien plus lointaines. Il ne s'agit pas seulement de villes du Sud comme Avignon, Marseille, Orange et Toulouse, par exemple, mais aussi de pays comme l'Italie, le Portugal et l'Espagne.

1.5  Prix, qualité et disponibilité

Prix

Le prix de l'héroïne est élevé en France. Il convient d'ajouter qu'on ne peut pas parler de prix sans tenir compte du taux de pureté. L'héroïne qui circule en France ayant un taux de pureté de 5 ou 10% seulement, le prix "en soi" -sans précision du taux de pureté- ne signifie pas grand chose. Autrement dit, c'est le rapport qualité-prix qui compte.

Dans leur aperçu de 1992, Cesoni et Schiray mentionnent également le prix des drogues vendues en France. Comme ils le précisent, ces données ont été collectées directement auprès de "spécialistes".[36] Selon ces sources, le prix de l'héroïne d'une pureté de 5 à 10% variait en 1990 entre 800 et 1.200 francs le gramme. Ces prix resteraient stables.

Le ministère de l'Intérieur publie depuis un certain temps le bulletin Dossier Stups, qui fait état du prix moyen des différentes drogues dans la rue. Tous les services régionaux de Police judiciaire ont collaboré à ce dossier. Le numéro d'avril 1995 de Dossier Stups mentionne le prix de l'héroïne aussi bien pour 1993 que pour 1994.[37]

En 1993, le prix du gramme d'héroïne ventilé par grande ville était de :

  • Jusqu'à 800 francs : Paris, Versailles, Lille, Marseille
  • De 800 à 1.000 francs : Bordeaux, Toulouse, Rouen, Reims, Nancy
  • Plus de 1.000 francs : le reste de la France

En 1994, le prix du gramme d'héroïne ventilé par région était de :

  • Jusqu'à 600 francs : Nord, Pas-de-Calais
  • De 600 à 800 francs : Ile-de-France, Provence-Côte d'Azur, Normandie
  • De 800 à 1.000 francs : le reste de la France
  • Plus de 1.000 francs : Bourgogne, Bretagne

Le ministère de l'Intérieur prélève des échantillons des doses d'héroïne proposées dans la rue. La dose d'héroïne, qui devrait faire 0,2 g, pèse moins dans la pratique. Il n'est pas rare qu'elle pèse seulement 0,1 ou 0,05 g.[38] Le prix de la dose reste malgré tout de 200 francs. Le prix réel du gramme d'héroïne est donc nettement supérieur aux 600 à 800 francs mentionnés plus haut.

En comparaison avec les prix pratiqués dans les autres pays ouest-européens, le prix de l'héroïne est élevé en France. Il est difficile d'expliquer clairement le mécanisme des prix. On peut toutefois avancer certains facteurs d'influence.

Chaque mécanisme de prix répond à l'offre et à la demande. Une des explications du prix élevé de l'héroïne en France tient peut-être au fait que le marché français n'est pas encore saturé. La vague d'héroïne est arrivée plus tard en France qu'aux Pays-Pays, par exemple. Alors qu'on a assisté dès les années soixante-dix àl'extension de l'héroïnomanie aux Pays-Bas, ce phénomène n'est apparu qu'une décennie plus tard en France, avec une pointe au milieu des années quatre-vingt. A l'heure actuelle, l'héroïnomanie continue à s'étendre en France, comme on peut le voir notamment dans le Nord du pays. Le fait que le secteur de la demande soit aujourd'hui encore en "développement" peut expliquer en partie le prix élevé de l'héroïne.

On peut citer une autre raison possible : en France, tout usage de drogue est considéré comme un délit et il est passible de poursuites. Si la consommation de cannabis ne donne pas toujours lieu à des poursuites, c'est toutefois le cas de celle d'héroïne. Les usagers doivent donc se cacher et la consommation, le petit et le gros trafic doivent se dérouler dans la clandestinité, ce qui peut entraîner une escalade des prix.

Enfin, le prix élevé de l'héroïne tient peut-être au nombre insuffisant de programmes de méthadone proposés en France. Aux Pays-Bas, on a constaté que le lancement à grande échelle de programmes de méthadone avait été suivi d'une baisse du prix de l'héroïne. Les programmes de méthadone réduisent en effet la demande d'héroïne, ce qui résulte en une baisse des prix (loi de l'offre et de la demande).

Qualité

La qualité de l'héroïne proposée en France est généralement mauvaise, comme le montrent les échantillons analysés par les laboratoires médico-légaux de Lyon et de Paris.

La même impression ressort des entretiens menés avec différents usagers : ils trouvent que la qualité de l'héroïne disponible sur le marché baisse depuis quelques années. L'ouvrage de Nelly Boullenger consacré aux héroïnomanes du département de la Seine-Saint-Denis va également dans ce sens. Selon les usagers interrogés, les risques d'arnaque se sont multipliés au cours des 10 dernières années, c'est-à-dire l'achat d'héroïne de très mauvaise qualité, ou d'un produit qui n'en contient peut-être même pas.[39] La mauvaise qualité et le manque, ou l'absence totale, de "flash" expliquent notamment pourquoi certains usagers consomment occasionnellement du crack à côté, et pourquoi certains héroïnomanes passent entièrement à cette drogue.[40]

L'héroïne vendue à Paris présente de grosses différences de pureté; celle-ci pouvant aller d'un pourcentage infime à des pointes de 50%. C'est dans le 13ème arrondissement de Paris, le "quartier chinois", que l'héroïne atteint parfois un taux de pureté relativement élevé (de 30 à 50%).[41] L'héroïne provient vraisemblablement de réseaux chinois ou vietnamiens qui importent l'héroïne -blanche- directement de l'étranger. La poudre blanche reste toutefois un produit peu courant à Paris. Il est d'ailleurs très rare de trouver de l'héroïne d'une telle pureté dans la capitale.

L'héroïne qui circule habituellement dans la rue est de couleur brune ("turque") et de mauvaise qualité. Sa pureté varie généralement entre 5 et 20% (à l'exception de pointes). Dans le 18ème arrondissement de Paris, qui compte une large population de toxicomanes, l'héroïne est souvent de mauvaise qualité : entre 5 et 10%. Dans les autres arrondissements dont le 1er, le 7ème, le 10ème ou le 13ème déjà cité, l'héroïne a peut-être un taux de pureté supérieur, mais celui-ci reste généralement bas à Paris.[42]

Nous avons déjà attiré l'attention sur la situation particulière du Sud de la France, où l'on trouve plus souvent de l'héroïne blanche que de la brune sur le marché. Environ 80% de l'héroïne interceptée dans cette région est de couleur blanche. Cette poudre, qui a été analysée par le laboratoire de la Police de Lyon, a révélé un taux de pureté d'environ 15%. L'héroïne est en majorité coupée avec de la caféine et du paracétamol.

La qualité variable de l'héroïne explique vraisemblablement le nombre assez important de surdoses enregistrées en France.[43] En comparaison à l'héroïne proposée aux Pays-Bas, celle qui circule en France est de très mauvaise qualité. C'est peut-être la raison pour laquelle un nombre important de toxicomanes français meurt de surdose aux Pays-Bas (Rotterdam).

Plusieurs usagers parisiens nous ont raconté au cours d'entretiens que l'héroïne était de très mauvaise qualité et que cette qualité n'avait pas cessé de baisser depuis quelques années. Alors qu'on trouvait autrefois de l'héroïne blanche (importée par des Français et plus tard par des Chinois), depuis la fin des années quatre-vingt il n'y a plus que de l'héroïne brune sur le marché ("turque"). Selon les usagers, cette héroïne est d'une qualité nettement inférieure à l'héroïne chinoise.

A Paris, le trafic de rues est aux mains des Tunisiens depuis les années quatre-vingt. Après avoir vendu de l'héroïne chinoise au départ, ils ont proposé de l'héroïne turque quand celle-ci a envahi le marché. Les vendeurs de rue d'origine africaine, qui sont apparus dans les années quatre-vingt-dix, font parfois de la concurrence aux Tunisiens. Dans la majorité des cas, les Africains proposent deux produits : l'héroïne et le crack.[44]

Disponibilité

En comparaison avec les Pays-Bas, il est difficile, à première vue, de se procurer de l'héroïne en France. Du moins, les lieux de vente sont moins visibles qu'aux Pays-Bas. Le (petit) trafic français se déroule dans la clandestinité, du fait que les usagers et les (petits) dealers sont poursuivis par la police.

La loi française considère tout usage de drogue comme un délit qui expose généralement à des poursuites. Si la consommation de cannabis ne donne pas toujours lieu à des poursuites,[45] c'est toutefois le cas de celle d'héroïne. La loi offre néanmoins à l'usager une possibilité d'y échapper, en suivant un traitement, c'est l'injonction thérapeutique. Cette option n'est pas offerte à l'infini à l'héroïname, mais elle suit généralement dès le premier constat d'un délit d'usage de drogue. Même si l'usager n'est pas poursuivi, il est emmené au commissariat de police, où un procès-verbal est établi, et il est mis en garde à vue pendant un délai pouvant aller de quelques heures à une nuit. De plus, la quantité d'héroïne qu'il détient est confisquée. Ces conditions ont poussé le commerce vers la clandestinité. Le trafic est donc moins voyant, mais il a tout de même lieu. L'usager en quête d'héroïne saura bien où la trouver.

Une fois de plus, ce trafic est moins voyant, à première vue, qu'aux Pays-Bas par exemple. Tout est cependant relatif, car cela dépend beaucoup de l'endroit où l'on cherche. Si on compare la scène toxicomaniaque d'Amsterdam à celle de Paris, on remarque une grosse différence : celle d'Amsterdam se déroule en majorité dans le centre ville et saute donc plus aux yeux des profanes (dont les touristes). A Paris, la scène est implantée en périphérie du centre-ville, dans le 18ème arrondissement ou en banlieue - en tout cas dans des endroits où les visiteurs comme les touristes n'ont aucune raison de se rendre. Le milieu toxicomaniaque de Paris saute donc moins aux yeux des profanes que celui d'Amsterdam, alors que pour l'héroïnomane lui-même, cette différence est bien moins nette.

La région parisienne compte plusieurs cafés où l'héroïne est vendue au comptoir. C'est le cas de certains quartiers tels que Barbès, la Goutte d'Or et Bellevile, mais aussi de certaines banlieues comme dans le département de la Seine-Saint-Denis.[46] Une personne qui s'y connaît un peu (où qui a un bon guide), sait où trouver les concentrations de dealers de la région parisienne.[47]

On constate depuis quelques années qu'il n'est pas toujours facile de se procurer de l'héroïne dans la région parisienne. Ainsi, dans certains endroits le crack a plus ou moins remplacé l'héroïne. Certains dealers préfèrent vendre du crack plutôt que de l'héroïne, car son commerce est plus lucratif. La dose de crack est peut-être moins chère que celle d'héroïne (200 francs contre 100 francs), mais l'effet du crack étant beaucoup plus court, le toxicomane revient plus vite voir son dealer. Du point de vue du revendeur, le crack est plus intéressant car ce produit "fidélise" davantage le client.

Le fait que certains héroïnomanes franchissent le pas entre l'héroïne et le crack (comme principale drogue) tient peut-être à la pureté réduite de l'héroïne et à son prix élevé. Plusieurs héroïnomanes de longue durée nous ont déclaré qu'une dose d'héroïne de 200 francs ne leur procurait pas toujours un flash, alors qu'ils y arrivaient toujours avec un caillou de crack de 100 francs, même si son effet était de courte durée.

Les prostituées en particulier passent de l'héroïne au crack. Elles se plaignent fréquemment du fait que l'héroïne de mauvaise qualité "ne réchauffe plus" (l'héroïne procure généralement une sensation de chaleur). En raison de leur travail, cet aspect est important, et elles préfèrent passer à une drogue avec laquelle elles en ont "plus pour leur argent".

1.6  Conclusion

Le présent chapitre donne un aperçu de l'aspect offre de l'héroïne : le trafic. Nous avons tout d'abord évoqué les pays dans lesquels l'opium, matière première de l'héroïne, est produit, ainsi que les filières par lesquelles l'héroïne pénètre en Europe. La majorité de l'héroïne vendue sur le marché européen est fabriquée à partir d'opium d'Afghanistan. Elle transite par le Pakistan, l'Iran et la Turquie avant d'arriver sur le marché européen. La Turquie joue un rôle-clé dans la distribution de la marchandise vers l'Europe. Non seulement grâce à la position particulièrement favorable dont ce pays jouit du point de vue géographique et de ses sphères d'influence à l'Est, mais aussi grâce à la diaspora turque disséminée dans toute l'Europe qui facilite l'acheminement des produits. Parmi les récents développements, on signalera la découverte en Turquie de laboratoires où la morphine-base est transformée en héroïne.

La filière traditionnelle que l'héroïne emprunte entre l'Europe du Sud-Est et l'Europe de l'Ouest a été baptisée route des Balkans. Bien que cette filière continue àjouer un rôle important, les axes commerciaux se sont considérablement diversifiés depuis la guerre des Balkans et la disparition du rideau de fer. L'héroïne transite de façon croissante par l'Europe de l'Est. La Méditerranée représente aujourd'hui une autre voie d'accès.

Malgré la diversification des filières commerciales, la plus grande partie de l'héroïne continue à pénétrer en Europe de l'Ouest par la voie terrestre. Que ce soit par la traditionnelle route des Balkans ou par l'Europe de l'Est, l'Allemagne représente dans la plupart des cas la "porte d'entrée" de l'Union européenne. Cela explique pourquoi l'Allemagne totalise 30% des saisies d'héroïne de l'Union européenne.

Lorsqu'on prend l'héroïne saisie en France, on s'aperçoit qu'une part considérable et croissante de celle-ci provient des Pays-Bas. Malgré la gravité du sujet, il convient d'assortir les chiffres de certaines remarques. Il est étonnant de voir, par exemple, qu'on intercepte aussi peu d'héroïne en provenance de pays comme l'Allemagne, l'Italie, la Turquie et la Suisse. On présume donc que l'héroïne originaire des Pays-Bas est sur-représentée dans les statistiques françaises. Cela pourrait signifier que les autres filières y sont sous-représentées. On peut également se demander si la quantité d'héroïne interceptée en France est si importante. Compte tenu de l'ampleur du marché français et en comparaison des saisies d'héroïne réalisées dans les autres (grands) pays d'Europe de l'Ouest, ces quantités sont en tout cas peu impressionnantes.

Le prix de l'héroïne en France est généralement élevé. Sur l'ensemble du pays, il tourne autour de 800 à 1.000 francs par gramme. L'héroïne proposée sur le marché est de mauvaise qualité. Différents échantillons prélevés à Paris indiquent un taux de pureté entre 5 et 20%. Dans le 18ème arrondissement de Paris, quartier qui compte une importante population de toxicomanes, ce taux dépasse rarement 10%, alors qu'un taux de 5% est courant. C'est ce qui ressort des nombreux entretiens menés avec les usagers, qui sont d'avis que la qualité n'a pas cessé de baisser ces dernières années.

A première vue, l'héroïne n'est pas facile à trouver en France. Cette notion est toutefois relative et dépend beaucoup de l'endroit où on la cherche. Contrairement aux Pays-Bas, la scène toxicomaniaque est généralement implantée en périphérie des villes, ce qui la rend nettement moins visible aux yeux des profanes. L'usager en quête d'héroïne saura, quant à lui, où la trouver. Il est très facile de se procurer de l'héroïne dans certains quartiers, ainsi que dans plusieurs cafés de la région parisienne.

On assiste depuis quelques années à un nouveau phénomène, notamment qu'il est plus facile de trouver du crack que de l'héroïne. On ignore la raison précise de ce phénomène. Pour les dealers, il est en tout cas plus lucratif de vendre du crack que de l'héroïne. De plus, le crack doit peut-être sa popularité à la mauvaise qualité de l'héroïne.

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Last update: May 25, 2016