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Boekhout van Solinge, Tim (1996), L'offre de cocaïne et de crack. In: Boekhout van Solinge, Tim (1996), L'héroïne, la cocaïne et le crack en France. Trafic, usage et politique. Amsterdam, CEDRO Centrum voor Drugsonderzoek, Universiteit van Amsterdam. pp. 197-206.
© Copyright 1996 Tim Boekhout van Solinge. All rights reserved.

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L'héroïne, la cocaïne et le crack en France

3  L'offre de cocaïne et de crack

Tim Boekhout van Solinge

3.1  Introduction

La cocaïne est fabriquée à partir des feuilles de coca cultivées en Amérique du Sud. La production de cette drogue a connu ces dernières années un développement tel qu'on parle aujourd'hui de surproduction.[109] Contrairement à l'héroïne, les quantités de cocaïne saisies sont volumineuses, certaines atteignant plusieurs tonnes à la fois. On pourrait en conclure que les brigades antidrogues exercent une bonne emprise sur ce trafic. C'est malheureusement le contraire. En effet, si l'on compare les quantités produites au volume des saisies, on est en droit de se demander où passe cette énorme différence ?[110] Compte tenu de cette différence, il est évident qu'il existe un marché très important pour la cocaïne. C'est là que ressort un des principaux handicaps du présent chapitre et du suivant, à savoir le manque de données disponibles en ce qui concerne les usagers de cocaïne en France.

Le présent chapitre et le suivant ne traiteront pas dans leurs grandes lignes de la cocaïne "classique", c'est-à-dire du chlorhydrate de cocaïne. En effet, l'accent sera mis sur le crack, un dérivé de la cocaïne, ou plus exactement la cocaïne prête àfumer. La cocaïne ne s'accompagne généralement pas des problèmes de la toxicomanie tels que nous les connaissons habituellement. La consommation de crack, au contraire, en présente certaines caractéristiques.

Ce chapitre sera principalement consacré au trafic de crack en France. Le crack étant un dérivé de la cocaïne, nous évoquerons également celle-ci. Le trafic (international) de cocaïne sera tout d'abord étudié. Comme dans le chapitre précédent consacré àl'héroïne, certains chiffres relatifs aux saisies de cocaïne seront présentés ici. L'accent sera toutefois mis sur l'aspect offre du crack en France, en particulier sur la position de Paris puisque c'est dans cette ville que le crack a été signalé pour la première fois. De plus, toutes les sources disponibles dans ce domaine reposent sur la situation dans la capitale.

3.2  Les saisies de cocaïne en Europe

Les saisies de drogue réalisées dans différents pays permettent d'obtenir un aperçu des filières commerciales en place. Cela ne suffit toutefois pas à dresser un tableau complet des axes commerciaux. Il convient de rappeler à cet égard que les saisies de drogue ne représentent qu'une partie de la réalité.

Si on prend les chiffres communiqués par la douane ou par Europol, on est tout d'abord frappé par le volume des saisies de cocaïne, comparé à celles d'héroïne. Alors que 5.907 kilos d'héroïne ont été saisis en 1994 dans l'ensemble de l'Union européenne, les quantités de cocaïne interceptées ont presque atteint le quintuple de ce chiffre, soit 28.968 kilos.[111]

L'ampleur des saisies de cocaïne résulte peut-être de la surproduction de cocaïne en Amérique du Sud. Comme nous venons de le souligner en introduction, certains signes indiquent un dépassement de l'offre par rapport à la demande. Du fait de cette surproduction, les gros trafiquants peuvent se permettre de prendre des risques, la perte occasionnelle de petites cargaisons étant alors moins "grave". Il est également possible que les gros trafiquants laissent délibérément la douane intercepter un envoi, en vue de faciliter le passage d'une autre cargaison de cocaïne, plus volumineuse cette fois.

Le volume des saisies de cocaïne tient peut-être aussi aux filières commerciales empruntées par cette drogue. La cocaïne vient d'Amérique du Sud et pénètre donc en Europe par la voie maritime. La cocaïne destinée au marché ouest-européen pénètre donc -directement- par les ports d'Europe de l'Ouest, dans la majorité des cas. C'est ce qui explique pourquoi on y intercepte parfois des quantités gigantesques de cocaïne, de l'ordre de plusieurs tonnes. En mars 1994, deux énormes saisies ont ainsi été réalisées : 5.400 kilos à Savone (Italie) et 3.126 kilo àZeewolde (province de Flevoland aux Pays-Bas).[112]

Le trafic de cocaïne se déroule donc selon un scénario différent de celui de l'héroïne. Comme nous l'avons précisé dans le premier chapitre, l'héroïne atteint le marché ouest-européen sous forme de petites cargaisons. Plus la drogue se rapproche de sa zone d'écoulement, plus les cargaisons perdent en volume, de sorte que les saisies d'héroïne sont de plus en plus réduites à proximité de l'Europe de l'Ouest. C'est pourquoi on arrive effectivement à intercepter de grosses quantités d'héroïne en Europe de l'Est et du Sud-Est, alors que cela arrive rarement ou pas du tout en Europe de l'Ouest. A l'inverse, plus on remonte en amont des filières commerciales, par exemple en Afghanistan, au Pakistan et en Turquie, et plus les cargaisons d'héroïne interceptées sont volumineuses.[113]

En résumé, l'héroïne destinée à l'Europe de l'Ouest provient de l'Est et arrive sur le marché sous forme de cargaisons plus réduites que la cocaïne, qui elle pénètre en Europe de l'Ouest directement et sous forme de quantités volumineuses. Quelle que soit la consommation de cocaïne en Europe de l'Ouest, les quantités interceptées sont considérables, comme le montre le tableau suivant :

Tableau 3.1. Saisies de cocaïne réalisées dans les différents pays de l'Union européenne (en kilos)
1989 1990 1991 1992 1993 1994
n % n % n % n % n % n %
Belgique 90 1,2 537 3,3 757 4,6 1.221 6,9 2.892 17,1 479 1,7
Allemagne 1.406 18,1 2.474 15,0 964 5,9 1,332 7,5 1.051 6,2 767 2,6
France 939 12,1 1.845 11,2 831 5,1 1.625 9,2 1.715 10,2 4.743 16,4
Italie 668 8,6 805 4,9 1.300 7,9 1.345 7,6 1.101 6,5 6.633 22,9
Pays-Bas 1.425 18,3 4.288 26,1 2.492 15,1 3.433 19,4 3.720 22,0 8.200 28,3
Portugal 793 10,2 360 2,2 1.094 6,7 1.893 10,7 219 1,3 1.711 5,9
Espagne 1.852 23,8 5.382 32,7 7.574 46,0 4.454 25,1 5.347 31,7 3.899 13,5
Grande-Bretagne 499 6,4 611 3,7 1.078 6,6 2.248 12,7 709 4,2 2.237 7,7
Autres pays de l'UE 103 1,3 133 0,8 361 2,2 171 1,0 130 0,8 299 1,0
Total 7.775 100,0 16.435 100,0 16.451 100,0 17.722 100,0 16.884 100,0 28.968 100,0
Source: Europol / Europol Drug Unit (1995).

3.3  Les saisies de cocaïne en France

En 1994, la France a intercepté sur son territoire une quantité relativement importante de cocaïne, à savoir 4.743 kilos. Un chiffre élevé, puisque les quantités interceptées au cours des années précédentes avaient été nettement inférieures : 1.625,2 kilos en 1992 et 1.715,4 kilos en 1993 (voir aussi le Tableau 3.1 précédent).

Le volume de 4.742 kilos intercepté en 1994 comprenait notamment une grosse saisie de 2.512 kilos réalisée à la Guadeloupe, l'équivalent de 52% du total. Venaient ensuite le département de l'Aude, la Seine-Maritime, le Val d'Oise (avec l'aéroport de Roissy) et le Finistère. Ces cinq départements (Guadeloupe incluse) ont totalisé 93% des saisies de cocaïne en France pour l'année 1994; la plus grosse saisie réalisée en France "continentale" étant une cargaison de cocaïne de 1.200 kilos interceptée sur l'autoroute à Narbonne.

Le tableau suivant indique la provenance de la cocaïne saisie par la douane, la police et la gendarmerie françaises au cours des dernières années :

Tableau 3.2. Provenance de la cocaïne saisie en France (en kilos)
1990 1991 1992 1993 1994
n % n % n % n % n %
Argentine 21,3 1,2 15,2 1,8 40,4 2,5 134,7 7,9 91,3 1,9
Belgique 8,7 0,5 0,3 0,0 1,0 0,1 1,3 0,1 12,3 0,3
Brésil 79,4 4,3 43,4 5,2 48,3 3,0 96,7 5,6 68,5 1,4
Colombie 1.028,1 55,7 330,6 39,8 541,1 33,3 334,8 19,5 1.365,1 28,8
France - - 51,0 6,1 0,2 0,0 3,4 0,2 21,7 0,5
Pays-Bas 26,0 1,4 16,0 1,9 8,9 0,5 19,0 1,1 32,5 0,7
Espagne 34,5 1,9 61,6 7,4 30,7 1,9 58,6 3,4 6,8 0,1
Surinam 48,3 2,6 111,0 13,4 121,2 7,5 19,7 1,1 72,8 1,5
Vénézuela 2,3 0,1 10,0 1,2 11,7 0,7 377,7 22,0 1.412,7 29,8
Autres pays 560,4 30,4 122,4 14,7 100,4 6,2 190,8 11,1 46,3 1,0
Non précisé 35,6 2,0 69,9 8,4 721,3 44,4 478,7 27,9 1.612,6 34,0
Total 1.844,6 100,0 831,4 100,0 1.625,2 100,0 1.715,4 100,0 4.742,6 100,0
Source: OCRTIS, Jaarrapport 1994.

3.4  Le crack

Le crack, qui est un dérivé de la cocaïne, est apparu sur le marché dans les années quatre-vingt. Cette drogue est entourée des rumeurs les plus étranges, alors que le crack n'est rien d'autre que de la "cocaïne à fumer".

Le crack s'obtient en diluant de la cocaïne "classique", c'est-à-dire du chlorhydrate de cocaïne, dans de l'eau et en y ajoutant du bicarbonate de sodium ou de l'ammoniaque. Le mélange est ensuite chauffé jusqu'à ce qu'il fonde. Ce simple procédé chimique permet de transformer le chlorhydrate de cocaïne en cocaïne-base. En séchant, les gouttes visqueuses ainsi obtenues donnent un produit consistant qui ressemble à un caillou : le crack. Ce processus de fabrication peut être réalisé dans n'importe quelle cuisine en quelques minutes.

Il existe de nombreuses divergences d'opinion en ce qui concerne la différence -éventuelle- entre le crack et la cocaïne chauffée. Certains pensent qu'il s'agit de deux produits différents. En fait, le crack ne se distingue pas de la cocaïne-base ou la cocaïne chauffée.

Les effets du crack ne diffèrent pas vraiment de ceux de la cocaïne. Le crack peut certes agir de façon plus rapide et plus violente. Du fait qu'elle est fumée, la cocaïne atteint plus vite le cerveau qu'en cas d'inhalation. Avec le crack, le "flash" provoqué par la cocaïne est ressenti plus rapidement et dure moins longtemps; son action peut donc être plus violente sur l'usager.

Aux dires de certains, le problème du crack tiendrait à la "descente", l'état désagréable qui succède à l'euphorie. Les usagers comparent ces effets, qui peuvent être extrêmement violents et désagréables, au choc causé par une terrible nouvelle.[114] Pour échapper à ces effets, le sujet serait obligé de renouveler sa prise de crack. C'est sur cette hypothèse que repose la dépendance grave engendrée par le crack; la drogue la plus terrible de toutes puisqu'une seule prise suffirait à entraîner la dépendance.

On oublie toutefois que les données relatives au crack reposent souvent sur des (sous) groupes particuliers d'usagers, dans la plupart des cas des usagers de crack marginalisés. Ils représentent en effet la catégorie d'usagers la plus visible, sur laquelle reposent les rumeurs et les théories "courantes". Les effets visibles d'une drogue sont souvent attribués à ses propriétés pharmacologiques, en négligeant le contexte social dans lequel la drogue est utilisée. Avec le crack, il n'est d'ailleurs pas question de dépendance physique; pourtant, la "descente" peut être si violente pour certains usagers que la peur de la subir peut engendrer une dépendance psychique.

La réputation du crack est partie des Etats-Unis, où il a été signalé pour la première fois à New York et à Miami au début des années quatre-vingt. L'usage du crack s'est ensuite répandu dans le reste des Etats-Unis avec une telle ampleur que l'été 1986 a été baptisé "l'été du crack" par les Américains. Le phénomène du crack aurait submergé les Etats-Unis en frappant plus particulièrement les grandes villes et les ghettos noirs.

Compte tenu de l'expérience dramatique dans laquelle cette nouvelle drogue avait plongé les Etats-Unis, l'Europe avait craint d'être submergée à son tour par la "vague de crack" à la fin des années quatre-vingt. Le crack n'a pourtant pas envahi l'Europe. Cette drogue n'est d'ailleurs pas aussi nouvelle qu'on le pense. En effet, la cocaïne-base est utilisée depuis longtemps dans plusieurs pays, dont les Pays-Bas. Les usagers transforment eux-mêmes (à la maison) le chlorhydrate de cocaïne en une drogue à fumer comme le crack. Ce type de consommation, qui existe depuis plusieurs années, n'a pas eu les conséquences dramatiques visibles, auxquelles on aurait pu s'attendre étant donné les rumeurs associées au crack.

Ce qui est nouveau, c'est que le crack est proposé prêt à l'emploi dans la rue et que cette drogue est plus répandue dans certains pays. La Grande-Bretagne est probablement le premier pays d'Europe a avoir été confronté au problème du crack. Les "yardies", réseaux jamaïquains, se sont spécialisés dans ce trafic. Après la Grande-Bretagne, le crack est également devenu une "drogue à problèmes" en France.

3.5 Le trafic de crack à Paris

Le crack est proposé sur le marché français depuis les années quatre-vingt, c'est-à-dire qu'on le vend prêt à l'emploi dans la rue. L'OCRTIS affirme que le trafic de crack est "en pleine expansion" depuis quelques années.[115] Selon l'OCRTIS, le crack est surtout importé des îles antillaises de Sainte-Lucie et de la Dominique, mais il est également fabriqué à Paris.

A l'origine, le phénomène s'est limité à Paris et à ses environs. Depuis peu, on trouve aussi du crack -pour le moment- à une échelle réduite dans d'autres régions de France.

Aussi bien les vendeurs de rue que les usagers étaient au départ des Antillais (français), originaires en majorité de la Guadeloupe et de la Martinique. Ce sont les Antillais qui ont introduit le crack sur le marché français. Le crack étant utilisé depuis longtemps aux Antilles, les Antillais ont importé leur "savoir-faire" et leur expérience en matière de fabrication et de consommation de ce dérivé de la cocaïne.[116]

Le crack est resté pendant longtemps une affaire purement antillaise; la drogue étant presque toujours proposée par des vendeurs (de rue) d'origine antillaise. Selon le médecin spécialiste du sujet, François-Rodolphe Ingold, l'un des rares familiers de cette "scène", environ 80% des dealers étaient d'origine antillaise au départ.

Une part du marché a été reprise par les Africains, en particulier des Sénégalais, depuis quelques années. Le rapport annuel 1994 de l'OCRTIS fait également état de ce développement. Il constate que le trafic de crack a augmenté ces dernières années parmi les Antillais, et qu'il est entre-temps passé aux mains de la communauté africaine.[117]

Les "Africains" ont poursuivi leur "expansion" depuis qu'ils dominent le trafic du crack. Du centre de crack de Stalingrad (19e arrondissement), ils ont essaimé vers le centre de l'héroïne de la Goutte d'Or (18e arrondissement), pour s'attaquer au marché des héroïnomanes implanté à cet endroit. Dans ce quartier, où le trafic de rue de l'héroïne était traditionnellement aux mains des Maghrébins -en particulier des Tunisiens- leur arrivée a provoqué des conflits territoriaux entre les deux groupes.

Un phénomène nouveau est apparu, à savoir la vente de crack par les Maghrébins. Le marché est probablement si lucratif que ces derniers participent désormais eux aussi au trafic. Toutefois, la majorité du trafic de crack reste aux mains des Africains, qui élargissent également leur offre en proposant de plus en plus souvent du crack à côté de l'héroïne.

Si l'on prend le nombre d'interpellations liées au trafic de crack en France, on remarque qu'elles ne sont pas très fréquentes. De plus, les quantités saisies ne sont pas très volumineuses. On remarque toutefois une certaine évolution en ce qui concerne le nombre total de trafiquants de crack interpellés et les quantités interceptées. Comme le montre le tableau suivant, aussi bien le nombre de trafiquants que les saisies ont nettement augmenté au cours des dernières années. Alors que 90 grammes de crack seulement avaient été saisis en 1990, quatre ans plus tard, les quantités étaient cent fois plus élevées et dépassaient les 10 kilos.

Tableau 3.3. Le trafic de crack : nombre de trafiquants interpellés et quantités saisies (en grammes)
  Nombre de trafiquants interpellés Quantité de crack saisie (en grammes)
1990 16 90
1991 25 399
1992 59 1.948
1993 60 5.212
1994 116 10.235
Source: OCRTIS (1995).

En ce qui concerne la nationalité et l'origine ethnique des trafiquants, on peut faire les remarques suivantes. Près d'un tiers des personnes interpellées (29%) sont de nationalité française. Les trois autres nationalités qui reviennent relativement souvent dans les interpellations sont les Sénégalais (15%), les Somaliens (11%) et les Dominicains (6%). Les trafiquants arrêtés sont également originaires du Gabon, d'Angola, de Sainte-Lucie, de Gambie et de Guyane (française).

Les renseignements pris auprès de l'OCRTIS montrent qu'une grande partie des trafiquants de crack de nationalité française est originaire des Antilles. On ne dispose pas d'informations plus précises dans ce domaine, du fait que la législation française interdit l'enregistrement de l'origine ou de l'appartenance ethnique des personnes. A cet égard, il est d'ailleurs étonnant que depuis quelques années on parle plus ou moins ouvertement en France du problème du crack parmi les Antillais.[118]

Le fait qu'un grand nombre de trafiquants français appartient aux minorités (noires), et que les trafiquants non-français sont souvent d'origine africaine ou antillaise, permet de conclure que le trafic est principalement aux mains des minorités ethniques noires.[119] Cette conclusion n'a rien de surprenant pour ceux qui connaissent un tant soit peu la scène toxicomaniaque ou qui visitent parfois les environs du métro Stalingrad à Paris, le "centre du crack" de la capitale. Il faut toutefois ajouter que cela concerne seulement la partie visible du phénomène; les formes plus discrètes d'usage et de trafic étant mal connues.

A Paris, le nom de Stalingrad est directement associé à la drogue, et plus précisément au crack.[120] A la suite des opérations de nettoyage menées par la police, le trafic a essaimé vers d'autres quartiers de la capitale. Stalingrad n'a donc plus le monopole du crack et des scènes secondaires sont apparues : Pigalle, Porte de la Chapelle, République et Strasbourg-Saint-Denis. Ces centres se caractérisent de plus en plus par un trafic mixte de crack et d'héroïne. Le trafic de crack reste concentré dans le 19ème arrondissement et, à échelle plus réduite, dans le 18ème limitrophe.

3.6 Prix, qualité et disponibilité

Prix - La cocaïne

Dans leur aperçu de 1992, Cesoni & Schiray mentionnent également le prix des drogues qui circulent en France.

Comme ils le précisent, ces informations ont été obtenues directement auprès de "spécialistes". Selon ces sources, le prix du gramme de cocaïne d'un taux de pureté de 30 à 50% allait de 1.200 à 1.500 francs en 1990. Le prix de l'héroïne serait nettement plus bas à Paris, notamment entre 600 et 700 francs.[121] Une étude réalisée par l'IREP sur la consommation de cocaïne à Paris estime le prix moyen du gramme de cocaïne à 800 francs.[122]

Le ministère de l'Intérieur publie depuis un certain temps un bulletin Dossier Stups, qui fait état du prix moyen des différentes drogues dans la rue. Tous les Services régionaux de Police judiciaire ont collaboré à ce dossier. Le numéro d'avril 1995 de Dossier Stups mentionne le prix de la cocaïne aussi bien pour 1993 que pour 1994.[123]

En 1993, le prix du gramme de cocaïne ventilé par grande ville était de :

  • Jusqu'à 800 francs : Paris, Versailles, Marseille
  • De 800 à 1.000 francs : Bordeaux, Dijon, Lille, Lyon, Reims, Rouen, Strasbourg
  • Plus de 1.000 francs : le reste de la France[124]

En 1994, le prix du gramme de cocaïne ventilé par région était de :

  • De 600 à 800 francs : Nord-Pas de Calais, Normandie, Ile-de-France, Provence-Côte d'Azur
  • De 800 à 1.000 francs : le reste de la France
  • Plus de 1.000 francs : Bretagne, Languedoc

Prix - Le crack

A Paris, le prix du "caillou" de crack est de 100 francs. Il s'agit de l'unité de vente normale. Le prix du caillou est donc inférieur à une dose normale d'héroïne (un cinquième de gramme), qui revient à 200 francs.

Le crack est parfois vendu en quantité supérieure, sous forme de "galette", une sorte de gâteau plat plus gros que l'unité habituelle en forme de caillou. Une galette équivaut à 5 ou 6 cailloux et revient à 400 francs environ.[125]

Quand on sait que le gramme de cocaïne coûte 800 francs et qu'il permet de fabriquer environ 10 cailloux (de 100 francs chaque), le crack revient finalement un peu plus cher que l'héroïne. Le crack n'est donc pas une drogue bon marché. La seule différence entre le crack d'une part, et la cocaïne et l'héroïne d'autre part, c'est que le crack peut être acheté sous forme de doses plus petites et donc meilleur marché.

Qualité

Selon différents usagers, la cocaïne proposée en France est généralement de qualité supérieure, surtout si on la compare à celle de l'héroïne. L'Observatoire géopolitique des drogues est également d'avis que la cocaïne qui circule sur le marché français est de qualité relativement élevée.[126] L'IREP, au contraire, écrit que les usagers de cocaïne sont généralement mécontents de sa qualité.[127] Pour autant qu'on le sache, la pureté de la cocaïne n'est pas (encore) systématiquement surveillée par la police et la Justice. L'analyse d'échantillons de crack prélevés dans le cadre d'une étude pilote du groupe Pompidou a fait ressortir un taux de pureté supérieur à 80%.[128]

Disponibilité

Nous avons indiqué plus haut que le crack ne se trouvait pas encore dans tous les départements français. La disponibilité de cette drogue dépend donc beaucoup de l'aspect géographique. A Paris, il est assez facile de se procurer du crack. Il suffit àl'usager à la recherche de crack de se rendre dans l'un des centres de vente bien connus. La presse aussi souligne à quel point il est facile d'acheter du crack dans les rues de Paris.[129] Les endroits réputés sont Stalingrad, les Halles, Strasbourg-Saint-Denis, la Porte de la Chapelle, etc.

Comme nous l'avons déjà souligné, il est parfois plus facile de se procurer du crack que de l'héroïne pour la simple raison que les dealers préfèrent vendre du crack que de la cocaïne ou de l'héroïne. Cela ne tient pas tant au bénéfice qu'ils réalisent sur chaque vente, puisque le gramme de crack est à peine plus cher que la cocaïne. Ce qui rend le trafic de crack si lucratif, c'est la fréquence nettement supérieure des achats par rapport à l'héroïne ou à la cocaïne. Le crack assure au dealer un cercle de clients fidèles.

Pourtant, on n'a jamais prouvé que cette drogue était la seule à avoir de tels effets. A cet égard, il arrive qu'on parle d'une "vue pharmacocentrique" de la cocaïne ("a pharmacocentric view of cocaine").130 Il conviendrait de se demander aussi pourquoi les usagers ressentent aussi vite le besoin de consommer "plus" et pourquoi le marché de cette drogue poursuit - aujourd'hui encore- son essor.

3.7  Conclusion

Dans ce chapitre, nous avons présenté un aperçu de l'offre en matière de cocaïne et de crack en France. Il convient de souligner que les sources d'information à ce sujet sont rares en France et que certaines données utilisées ici, en ce qui concerne le crack notamment, reposent sur quelques sources sommaires. Une telle présentation risque d'entraîner une sous-évaluation d'autres aspects moins visibles et moins documentés du phénomène. Dès qu'on parle de trafic de crack en France, il est presque toujours question de la scène du crack implantée dans les quartiers Nord-Est de la capitale et fréquentée par des usagers (extrêmement) marginalisés. Les formes plus discrètes du trafic sont en effet mal connues. Notre aperçu ne prétend donc pas expliquer en quoi consiste réellement le trafic de cocaïne et de crack, mais seulement à inventorier les connaissances disponibles en France dans ce domaine.

Nous avons tout d'abord évoqué le contexte de la production de la cocaïne, ainsi que le trafic, à l'aide des chiffres des saisies de cocaïne réalisées dans les pays de l'Union européenne, dont l'ampleur surprend ces dernières années. En effet, les saisies de cocaïne représentent un multiple de celles d'héroïne. Alors que 5.908 kilos d'héroïne avaient été interceptés en 1994, le volume des saisies atteignait 28.968 kilos pour la cocaïne, soit le quintuple, la même année. C'est aux Pays-Bas et en Espagne qu'on a saisi le plus de cocaïne ces dernières années.

Le volume des saisies a également augmenté en France au cours des dernières années. L'année 1994 a été une année-record avec 4.743 kilos, soit plus que le total des trois années précédentes. (Les Pays-Bas ont d'ailleurs battu eux aussi un record cette année-là en interceptant 8.200 kilos). Contrairement àl'héroïne, une part infime de la cocaïne saisie en France est originaire des Pays-Bas.

Un volume croissant de crack circule en France depuis la fin des années quatre-vingt. Parti de Paris, ce phénomène se manifeste également en dehors de la capitale, même si c'est elle qui en conserve le monopole. La station de métro Stalingrad est le "centre" traditionnel du crack mais le trafic a essaimé vers d'autres quartiers, depuis les opérations de nettoyage de la police.

A l'origine, le trafic de crack était presque exclusivement aux mains des Antillais (français), avant d'être lentement repris par les "Africains". De nos jours, il est parfois plus facile de trouver du crack que de l'héroïne dans certains quartiers de Paris. On ignore si cette offre tient à la présence plus dense du crack ou au fait que les dealers préfèrent le trafic plus lucratif du crack.

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Last update: February 9, 2010